Café littéraire

« L’histoire des cafés est indissociable de la création artistique. À la fois agora et havre de solitude, ils rassemblent les artistes depuis le début du XIXe siècle », Gérard Georges Lemaire, in Cafés d’artistes à Paris... Hier et aujourd’hui

Ici, les éditions Lunatique tombent le masque et parlent de ce qu'ils ont lu, de ce qu'ils ont vu, de ce qui leur a plu.
Et, bien sûr, tout commentaire sera le bienvenu.

comme si elles seules pouvaient nous montrer les chemins de l'aube

"Il y a des œuvres dont on ne sort pas indemne ; des œuvres d'amour qui embrassent la souffrance comme si elle était le seul substrat qui vaille la peine d'être modelé ; oui, il y a des œuvres comme celles de Fred Deux, qui ne parlent pas à l'intellect mais à la folle du logis dont se méfie Malebranche, à cette imagination d'argile qui vacille sous le poids du passé et qui exige de notre volonté tremblante d'avancer dans les décombres de nos obscurités comme si elles seules pouvaient nous montrer les chemins de l'aube."

Délit de solidarité


En soutien à Jean-Luc Munro et son vélo, Maître Corbak a pondu une nouvelle fable audio :


Pour en savoir plus, c'est ici ou .

Résolutions (16), par Pierre-Antoine Brossaud

Mais cette année surtout, oui cette année enfin, on a décidé d’écouter ce que nos amis, nos collègues, nos proches s’évertuent à nous conseiller depuis tant et tant de temps, on a décidé de mettre à exécution ce qu’on ne cesse, mais cette fois-ci c’est la bonne, de remettre à plus tard: on va aller parler à quelqu’un.
Pas parler à un voisin, pas parler à un collègue, à un ami, à un proche, à un membre de la famille, à un type dans la rue, non, pas parler à n’importe qui, à un quelconque quidam, mais parler à quelqu’un. Quelqu’un qui connait les mots qui soignent, les mots qui rendent heureux.
Justement on connait le nom de quelqu’un qui habite quelque part à quelques pas de chez nous. On est passé quelquefois déjà devant sa belle plaque cuivrée étincelante, vissée au pied du bel immeuble en face du petit square.
Alors c’est décidé, on a suffisamment tergiversé comme ça, on va prendre le taureau par les cornes et rendez-vous par la même occasion et on va aller lui parler. Lui et lui seul, le quelqu’un, a les clés de notre bien-être, de notre bonheur. Elles ouvrent une porte qui donne sur un grand bassin dans lequel il va nous demander de plonger. On appelle ça un bain de paroles. Tout le monde nous le dit et nous le répète, c’est ça qui nous ferait vraiment du bien, nous soulagerait vraiment, nous aiderait à aller beaucoup mieux parce que s’immerger dans la parole quand on ne va pas très bien, c’est un peu comme prendre des bains de boue quand on a des rhumatismes ou des maladies de peaux ou des séquelles traumatiques, ça soigne, ça fait vraiment du bien.
Pour prendre un bon bain de paroles, c’est assez facile, il suffit de se mettre tout nu et de se laisser glisser dans la piscine de paroles dans laquelle on essaye de nager en gardant la tête hors de l’eau.
Ça pourrait être très agréable si on nous laissait faire. Les paroles qui flottent à la surface sont toute chaudes et bien douillettes et nous on se verrait bien faire la planche ou l’étoile de mer, les bras et les jambes en croix comme ça pendant les 45 minutes ou plus que dure le bain. On laisserait aller la tête, les épaules et le buste se reposer agréablement sur quelques paroles moelleuses et agréablement parfumées comme je vais prendre une baguette et un petit pain au chocolat, à lundi, j’ai passé une excellente journée, allez les Bleus, ce gâteau est vraiment délicieux, et avec ceci, on dirait que ça se couvre, qu’est-ce qu’il y a ce soir à la télé, au plaisir de vous revoir, mais lui, le quelqu’un, il n’est pas du tout d’accord avec ça et il nous fait comprendre que si l’on continue comme ça juste à barboter, ça ne servira à rien, qu’on perd notre temps et notre argent et ce qu’il veut lui, le quelqu’un, c’est que nous on plonge la tête dessous, la tête dedans, et tout le reste du corps aussi et qu’on aille bien profond, tout au fond de la piscine là où c’est tout noir et glacé, là où il y a des odeurs de vase et de pourriture, là où les paroles se sont agglutinées pour former des méduses aux yeux de gélatine, des pieuvres gigantesques aux longs membres sanguinolents couverts d’innombrables ventouses, là où tournent et tournent de longues phrases au corps fuselé, à la gueule hérissée de rangées de dents aiguisées comme des lames de cutter, là où la pression est tellement forte que nos oreilles se mettent à bourdonner et qu’on a l’impression que nos crânes vont exploser, alors forcément nous on ne veut pas y aller là-bas et on fait tout notre possible pour rester à la surface, là où on a pied, pas trop loin du bord au cas où, et puis comme on comprend que ça ne va pas être possible, qu’on ne va pas s’en tirer à s’y bon compte, on se met à faire de la parole nous aussi parce que comme ça on espère qu’on va nous laisser tranquilles, qu’on va pouvoir éviter de trop se mouiller, qu’on ne va pas être obligés de descendre trop profond alors on dit qu’on va quand même plutôt pas mal, que le quartier est vraiment agréable depuis qu’ils ont mis la rue en zone piétonne, et qu’en plus on projette de partir en voyage en Afrique noire en compagnie de gens très intéressants, qu’on se sent beaucoup mieux depuis qu’on a décidé d’écrire un livre, d’apprendre à jouer de la guitare électrique, de rencontrer l’amour, de créer une association, de prendre du temps pour soi, d’arrêter de stresser pour un rien, de se mettre à l’anglais, de faire un bébé-éprouvette, de faire du sport, d’être ambitieux, de changer de cadre de vie, de faire la fête, de se mettre au régime mais à chaque fois lui, le quelqu’un, il dit non avec ses gros yeux derrière ses grosses lunettes, et il dit qu’il va falloir qu’on mette la tête dedans, la tête dessous, la tête bien au fond, qu’il va falloir qu’on prenne notre respiration, qu’on emplisse d’air nos poumons et qu’on pousse avec nos pieds qu’on tire sur nos bras pour descendre et descendre encore.
Alors quand on voit bien qu’on ne va pas avoir le choix on dit pluie on dit vent on dit glacé
Il dit protéger
On dit ventre
Il dit respirer
On dit seul on dit froid on dit foyer
Il dit décider
On dit nuit on dit noir on dit blanc
Il dit dessiner
On dit rêve on dit lambeaux on dit passé
Il dit raconter
On dit vague naufrage raz-de-marée
Il dit s’accrocher
On dit frère on dit père on dit mère
Il dit relier renouer restaurer
On dit muet on dit muet on dit muet
Alors lui, le quelqu’un, il se lève de son fauteuil s’approche lentement vers nous l’air un peu intrigué, il introduit deux doigts dans notre bouche, soulève notre langue, inspecte de tous les côtés et retourne s’assoir derrière le grand bureau métallique et nous on se dit que ça y est qu’il va nous le donner le mot qui soigne, le mot qui rend heureux, mais au lieu de ça, il fait un geste de la main pour nous inciter à continuer, un signe avec le pouce tourné vers le bas pour nous dire qu’il faut aller plus au fond encore alors on respire un grand coup et
On dit vide on dit creux on dit rien
Il dit rien il dit rien il dit rien
On dit crier on dit hurler on dit étouffer
Il dit oui il dit encore il dit aller
On dit épuisé on dit exténué on dit assez
Il dit accepter
On dit perdu on dit foutu on dit plein le cul
Il se redresse un peu et on le voit attraper le beau stylo laqué noir posé devant lui, et on se dit que cette fois ça y est, qu’il va le dévisser le gros capuchon qui abrite la plume élancée aux reflets mordorés et puis non, il se contente juste de le tourner et de le tourner encore dans ses doigts après s’être calé contre le dossier du fauteuil.
Alors,
On dit pute on dit chienne on dit haine
On dit chier on dit merde on dit bouffer
On dit baise cul enfiler
On dit tuer on dit crever on dit buter
On dit on dit on dit
On dit trou on dit tombe on dit tomber
On dit ver on dit terre on dit chair
On dit on dit on dit
On dit mort on dit mort on dit
Vomir
Gerber
Dégueuler
On dit on dit on dit
On dit rouge rouge rouge
On dit on dit on dit
On dit rouge on dit sang on dit sang
Et cette fois ça y est on le voit dévisser le capuchon du gros stylo noir, il a attrapé une feuille de papier blanc et puis non tout compte fait il se met simplement à dessiner des gribouillis sur la feuille de papier blanc peut-être pour vérifier qu’il restait de l’encre dans le gros stylo ou parce que c’est vraiment agréable de faire des gribouillis avec un beau stylo comme ça alors on comprend qu’il n’y aura rien à faire et qu’il va falloir trouver autre chose si on veut qu’il nous le donne le mot qui soigne, le mot qui rend heureux, alors on s’arrête, on se tait et on sort le masseur-de-tête de la poche de notre manteau et on ne dit plus rien mais plus rien du tout et on commence simplement à faire glisser les petites billes d’acier le long de nos crânes, jusque sur nos nuques et le long des épaules et des bras, et là on voit bien que quelque chose est en train de changer dans le regard du quelqu’un alors nous on continue, et on fait ça pendant de longues minutes ou même pendant des heures parce qu’on ne sait plus très bien et puis on commence à défaire notre pantalon alors cette fois ça y est, il a ouvert un tiroir et sorti un petit bloc auquel il arrache une feuille et puis on le voit écrire quelque chose et enfin on est dehors à l’air libre, la pluie vient de cesser, il reste quelques gouttes encore qui n’ont pas fini de sécher et les peintures des automobiles aux beaux capots galbés resplendissent, les paillettes de polymère lancent des étincelles dans la résine acrylique sous un soleil presqu’à l’horizontal, et nous aussi on se sent lavés, purifiés, nettoyés, comme après avoir parlé avec quelqu’un qui travaille pour notre Père Qui Etes Aux Cieux alors on cherche des yeux le bâtiment avec la croix et justement il y en a un là tout près, de l’autre côté de la rue, et la croix elle clignote de tous ses néons verts en faisant des dessins de lumière tellement incroyables, tellement parfaits, alors on se prend à sourire parce qu’on sait que dans quelques instants on pourra donner à celui qui travaille pour la croix verte le petit papier qu’on n’a même pas essayé de lire parce qu’on sait qu’on n’arrivera pas à le déchiffrer ni même à le prononcer parce que le mot qui est dessus est écrit dans une langue qu’on ne connait pas, une langue qui est morte ou peut-être en train de mourir, mais ce n’est pas grave, maintenant ça y est, il est là, on le sent sous nos doigts le petit flacon, bien calé au fond de notre poche, et il faut vraiment qu’on se retienne, oui de toutes nos forces, qu’on se retienne pour ne pas l’ouvrir et mettre dans nos bouches un ou deux petits morceaux bleu et blanc et qu’on commence enfin à être vraiment mais vraiment ce qu’on appelle heureux.

Pierre-Antoine Brossaud est lauteur de LEncre et le Papier, in La Vie des Livres.

Résolutions (15), par Pierre-Antoine Brossaud

Cette année, (on en a presque les larmes aux yeux tellement on est émus), on va enfin pouvoir se regarder en face. Arrêter de baisser la tête quand on croisera notre coupable regard le matin dans le petit miroir au-dessus du lavabo de la salle de bain. Ne plus se sentir envahis, que dit-on, submergés, par ce sentiment de honte qui nous étreints à chaque fois que l’on aperçoit sur nos écrans de télévision ce monsieur tendre un bol de soupe fumant à un SDF transi de froid, cette jolie jeune fille faire la lecture ou la conversation à une nonagénaire percluse de rhumatismes, ce mignon petit jeune homme, culotte courte et petit foulard noué autour du cou, portant, un grand sourire aux lèvres, les sacs à provision d’une femme complètement aveugle ou obèse.
On a décidé nous aussi, et l’on n’est pas peu fiers de le clamer haut et fort, pas peu fiers de cet engagement, (on en a presque les larmes aux yeux tellement on est émus), de donner de notre temps et de notre énergie à des associations loi 1901. À but non lucratif.
On est allés examiner une par une les quelque un million deux cents mille associations loi 1901 à but non lucratif existant sur notre territoire et puis, comme malheureusement il a bien fallu choisir, il a bien fallu faire un premier tri, éliminer, on a décidé de jeter tout notre dévolu sur des associations qui nous correspondaient, des associations vers lesquelles on se sentait portés : des associations caritatives loi 1901. À but non lucratif.
SOS hommes battus, SOS femmes battues, SOS enfants maltraités, SOS vies de chien, SOS chats libres, SOS homophobie, SOS rétinite, SOS petits princes, SOS grossesse, SOS enfants sans frontières, SOS doudous, SOS dépannage à domicile, SOS addiction, SOS hépatite, SOS amitié, SOS lévriers, SOS joueurs, SOS inceste pour revivre, SOS papa, SOS les mamans, SOS ronflements, SOS cancer du sein, SOS allaitement, SOS gourmandise, SOS décharge, SOS gens du voyage, SOS racisme, SOS chrétiens d’Orient, SOS sectes, SOS vignerons sinistrés, SOS alcool, SOS attentats, SOS câlin, SOS solitude à la Réunion, SOS plombier, SOS amiante, SOS travail et souffrance, SOS chats-des-rues, SOS enfants des rues du Vietnam, SOS paranormal, SOS prières, SOS fantômes, SOS urgences violences, SOS démarches administratives, SOS migraines, SOS stress, SOS dépression, SOS grand blanc, SOS grand bleu, SOS cheval, SOS crocodiles.
On s’est dit dans un premier temps qu’on allait donner, consacrer serait un terme plus approprié, du temps et de l’énergie à chacune de ces associations loi 1901 à but non lucratif, car toutes autant qu’elles sont nous ont émus par la noblesse de leur combat et puis, il a bien fallu se rendre à l’évidence, se faire une raison, on s’est aperçu que cela allait être compliqué, que l’on n’allait pas pouvoir, tout simplement par manque de temps, être en mesure de se rendre suffisamment disponibles.
Et qu’il valait donc sans doute mieux pour nous de concentrer nos forces et nos énergies en direction d’une seule et unique association.
La raison pour laquelle, on n’est pas peu fiers de l’annoncer, (on en a presque les larmes aux yeux tellement on est émus), on a décidé de créer, les statuts sont en cours de rédaction, notre propre association loi 1901.
Une association absolument caritative puisque son but, non lucratif, visera à venir en aide à des personnes laissées pour compte, totalement oubliées, dont nul ne s’occupe, ceux et celles qui jamais ne reçoivent une quelconque marque de générosité, ne bénéficient de la moindre solidarité, de la moindre assistance, c’est-à-dire des gens comme nous.
On connait son nom déjà : SOS des gens comme vous et moi. On a sa devise bien sûr : Aide-moi, le Ciel t’aidera.
Alors oui, c’est vrai, reconnaissons-le, on n’est pas atteints d’une maladie ou d’un handicap spectaculaire comme c’est le cas chez certains de nos concitoyens, oui, c’est vrai, on n’a probablement pas de problèmes financiers ou familiaux exceptionnels, oui sans doute que dans l’ensemble ça ne va plutôt pas trop mal, mais quand même, quand même, on ne peut faire autrement que de dire que tout ne va pas non plus très bien.
Alors nous, on ne voit pas pourquoi on n’aurait pas le droit de temps en temps à un petit geste de sympathie, une petite marque de considération, que l’on nous montre, ce n’est quand même pas demander la lune, que l’on pense un peu à nous.
Ils ont bien de la chance tous ces jeunes des banlieues de se faire emmener en vacances au bord de la mer ou à la campagne comme c’est le cas chaque été. Nous aussi on aimerait bien que quelqu’un vienne nous chercher directement à notre domicile pour nous emmener gratuitement vers des destinations ensoleillées sans avoir à nous préoccuper de quoi que ce soit, sans avoir à nous embêter avec des réservations d’hôtel ou de billets de trains, nous aussi on aimerait bien que de temps en temps, on ne dit pas forcément tous les jours, mais que de temps en temps quand même, on nous apporte notre déjeuner ou notre dîner tout prêt à être réchauffé à la maison, et puis on ne voit pas pourquoi on n’aurait pas droit nous aussi à la visite d’une jolie petite jeune fille pour qu’elle nous fasse un peu de lecture ou tout simplement qu’elle nous fasse une petite conversation, tout simplement qu’elle nous témoigne d’un peu de gentillesse et d’affection et que l’on se dise que l’on a été gâtés.
Nous, on a fait le choix de ne pas se plaindre, on a choisi de ne pas exhiber nos problèmes et nos difficultés aux yeux de tous, au vu et au su de tous. Mais ce n’est pas pour cette raison qu’il faudrait croire qu’on va très bien. Parce que nous, et on ne laissera personne dire le contraire, on sait bien au fond de nous-mêmes que même si c’est vrai oui, bon, d’accord, on ne va pas trop mal, on ne va pas non plus vraiment très bien. Non, pas vraiment très bien.
Le problème c’est qu’on ne sait pas trop comment expliquer tout ça, on sent bien, ça c’est sûr, que quelque chose ne va pas très bien ou disons alors qu’on ne se sent pas vraiment en pleine forme, mais on ne sait pas comment dire ça, comment l’expliquer. Alors du coup, les autres pensent qu’on va plutôt pas mal, certains nous disent même qu’on a l’air d’être en forme, et même le docteur nous dit qu’on n’a rien de particulier, qu’il ne voit rien d’inquiétant, que tout semble normal, mais nous, à l’intérieur de nous, tout au fond de nous, on sait bien que ce n’est pas le cas. Seulement voilà comme on n’a pas pris l’habitude de se plaindre, comme on est des gens courageux et qu’on n’aime pas parler de nous ou se plaindre comme beaucoup font et comme en plus on ne sait pas très bien expliquer ce qu’on a, on se contente de serrer les dents, hocher la tête, esquisser un petit sourire et faire comme si tout allait bien, mais ce n’est pas vrai, la réalité, la stricte vérité, c’est que tout ne va pas très bien. Et même des fois on ne se sent pas en grande forme, non ça c’est sûr, on se sent fatigués et puis on se sent un peu, si l’on veut vraiment dire les choses telles qu’elles sont, abandonnés.
Mais à partir de maintenant tout ça, (on en a presque les larmes aux yeux quand on y pense), ça va changer, parce qu’on a pris la décision, puisque personne ne semble disposé à le faire, de se prendre par la main et on va créer notre propre association caritative. À but non lucratif. Loi 1901.
On a en tête déjà les grandes lignes, les grands principes qui vont régir le fonctionnement de notre association SOS des gens comme vous et moi. Qui seront basés sur une idée généreuse, une idée de réciprocité et de mutualité qui permettra de faire du lien dans une société qui en manque cruellement.
On a donc décidé qu’on allait travailler en étroite collaboration avec des personnes en situation de handicap afin d’utiliser leurs compétences trop souvent ignorées. Pour refaire, retisser, recréer du lien social. Dont on a tellement besoin. Dont notre société manque terriblement.
Les chômeurs par exemple. On va leur proposer, au travers de notre association SOS des gens comme vous et moi, de nous donner un peu de leur temps, ce n’est pourtant pas ce qui leur manque, afin de réaliser quelques menus travaux à nos domiciles. On comprend tout de suite la richesse du concept en termes de valorisation des compétences ! Plomberie, électricité, menuiserie, carrelage, informatique, ménage, repassage, jardinage, nos petits intérieurs et nos petits extérieurs regorgent d’une variété infinie de propositions ! Depuis le temps qu’on voudrait changer cette moquette élimée du salon, depuis le temps qu’on se dit que notre chambre aurait besoin d’un bon coup de peinture, qu’on se dit qu’il faudrait passer la tondeuse à gazon !
Attention, ce sera du donnant-donnant bien sûr ! Du gagnant-gagnant ! Parce qu’encore une fois, l’idée qui nous anime, l’idée seule, oui, qui nous meut, c’est celle du partage, celle de l’échange, celle qui consiste à faire, à créer, à tisser ce lien dont notre société manque cruellement.
D’un côté, on offre à nombre de chômeurs la possibilité de faire valoir et de mettre à jour leurs compétences techniques, de les sortir de l’isolement, du désœuvrement déprimant dans lequel ils sont plongés depuis trop longtemps, et de l’autre, on leur permet de retrouver un peu de fierté et d’estime d’eux-mêmes par leur contribution à l’essor et au rayonnement d’une association caritative. À but non lucratif. Loi 1901.
Alors les chômeurs oui bien sûr, forcément notre priorité, mais hors de question de s’arrêter en si bon chemin et d’oublier d’autres catégories d’handicapés auxquels notre association SOS des gens comme vous et moi se promet de venir en aide.
On voudrait tourner notre pensée notamment vers les handicapés du moteur. Trop systématiquement mis sur le bord de la route et dont les compétences spécifiques sont si souvent, (et dire que c’est regrettable est bien peu dire), scandaleusement sous-exploitées.
Quand on sait les pouvoirs extraordinaires que confère ce papillon autocollant qu’ils apposent sur le pare-brise de leur automobile ainsi que la carte siglée du même logo qu’ils conservent précieusement à l’intérieur de leur portefeuille, on ne peut que se dire qu’il est scandaleux de ne pas tout mettre en œuvre pour qu’ils soient davantage utilisés.
C’est ça qu’on voudrait réparer en permettant aux personnes handicapées au niveau du moteur de faire valoir leurs droits plus souvent. On sait que nombre d’entre elles sont propriétaires de véhicules parfaitement adaptés à leur handicap et qui présentent de surcroit l’avantage de posséder un coffre particulièrement spacieux. Très bien. Voilà ce que nous avons imaginé. Il suffirait d’établir un système, disons un roulement, qui inciterait les personnes handicapées au niveau du moteur à venir nous prendre à nos domiciles, une ou deux fois par semaine, pour nous emmener faire nos courses. On profiterait d’une place de parking réservée, idéalement située à proximité de l’entrée principale de l’hypermarché, ainsi que d’un passage en caisse tout en douceur. Eux, de leur côté, commenceraient grâce à cet échange de bons procédés à se reconstruire et à donner une autre image d’eux-mêmes, quelque chose probablement de l’ordre d’une renarcissisation, une première démarche en termes de prise d’autonomie qui serait déjà, les concernant, un grand pas en avant pour sortir de l’assistanat.
Si l’on voudra cette incitation à la mutualisation relativement forte (pourquoi ne pas envisager une échelle graduée de sanctions pour les handicapés du moteur qui ne voudraient pas jouer le jeu), on veillera cependant à conserver une certaine souplesse à notre système de telle façon que les plus actifs d’entre nous, ceux et celles qui doivent composer quotidiennement avec une vie professionnelle ou familiale tumultueuse, ne soient pas lésés et puissent bénéficier de livraisons directement à leurs domiciles.
On voudrait pousser notre idée plus loin encore en proposant quelque chose d’innovant, dont le principe, à la fois simple et lumineux, ne manquera pas de s’étendre dès que chacun en aura perçu tous les enjeux et l’intérêt. Pourquoi ne pas, par le biais de cette collaboration, faire profiter à nos adhérents de fauteuils roulants sophistiqués, (on pense notamment à ceux qui présentent l’avantage d’être autotractés ou mieux encore qui sont équipés d’un kit mains-libres), afin que chacun d’entre nous puisse, grâce à un système de prêt, profiter d’un moyen de locomotion confortable et reposant lorsqu’à la fin d’une longue journée de travail les jambes se font lourdes, le dos douloureux, et qu’il nous faut encore marcher pour nous rendre, qui à la boulangerie, qui au bureau de Poste, qui au Bar-tabac… Internet et les réseaux sociaux vont nous être d’un grand secours afin de mettre en place un système efficace et convivial de réservation et de mise à disposition du matériel.
La grande communauté des aveugles ne sera pas oubliée non plus. SOS des gens comme vous et moi leur promet un indéfectible soutien. On a d’abord pensé à les inviter chez nous afin qu’ils puissent y donner quelques petits spectacles distrayants à caractère musical, puisqu’il semblerait que bon nombre d’entre eux possèdent des talent particuliers dans ce domaine, et puis on s’est dit, après réflexion, que c’était les enfermer dans les mêmes sempiternels clichés et qu’il serait bien plus opportun de les solliciter à partager une compétence qui leur est tout à fait particulière et qui fait certes bien des envieux : leurs chiens.
Parce que nous aussi on aime les animaux et qu’est-ce qu’on ne donnerait pas pour avoir de temps en temps un chien guide d’aveugle à nos côtés ! Seulement voilà, nous on n’a surement pas les moyens de s’offrir un chien guide d’aveugle dont le prix est tout bonnement exorbitant !
Et pourtant, pourtant, combien ils nous rendraient service en maintes occasions les chiens guides d’aveugles ! Alors oui, pour nous tenir compagnie sans doute, parce qu’on se sent un peu délaissés, mais aussi parce qu’ils nous porteraient assistance dans les moments délicats de nos vies. On pense à ces soirées de fin de semaine lorsqu’après avoir passé de longues heures en compagnie de quelques camarades comme nous solitaires, il nous faut rentrer, en pleine nuit, harassés de fatigue, ivres encore des conversations animées qui ont enflammé nos esprits, afin de rejoindre notre domicile en nous efforçant de retrouver un trajet compliqué, rendu dangereux par le stationnement anarchique des automobiles, des lampadaires, quand ce ne sont pas des poubelles, sur les trottoirs, tentant de traverser routes et rues au péril de nos vies, nous perdant parfois au détour d’un boulevard, revenant encore et encore sur nos pas avant de nous avouer vaincus et de patienter, allongés sur un banc, que le jour veuille bien se lever.

Quel bonheur, quel soulagement ça serait alors de sentir à nos côtés notre chien guide d’aveugle esquivant habilement l’un après l’autre les pièges tendus par la route, donnant de petits coups répétés sur sa laisse pour nous encourager à poursuivre nos efforts, nous prévenant d’un assoupissement malencontreux grâce à quelques aboiements pertinents, enfin nous conduisant à bon port, jusqu’au palier de notre petit appartement. On le verrait alors, notre chien guide d’aveugle, plonger son long museau dans la poche de notre blouson pour se saisir du trousseau de clés afin d’ouvrir la porte d’une patte habile et décidée, nous tirer ensuite jusqu’à notre chambre plongée dans l’obscurité, ôter nos vêtements avant de nous allonger dans notre lit lui aussi défait, et puis, après l’avoir délicatement coincée dans sa gueule, on le verrait encore, notre chien guide d’aveugle, rabattre tendrement sur nos corps perclus de fatigue une couette douillette, nous souhaiter la bonne nuit d’un coup de langue humide et frais sur nos deux joues avant que de s’allonger tendrement au pied de notre lit pour y poursuivre sa veille et sa garde jusqu’au beau milieu de l’après-midi. 

Pierre-Antoine Brossaud est lauteur de LEncre et le Papier, in La Vie des Livres.